Les heureux veinards qui ont comme mézigue la chance d’utiliser les transports en commun parisiens connaissent bien cette ritournelle qui annonce généralement une petite séance de torture musicale, ou plus rarement, un petit moment de bonheur dans le cauchemar éveillé du métro du matin, oui, oui, cauchemar, hein, qui n’a jamais, la tête encore farcie des mauvais rêves de la nuit, respiré l’haleine nauséabonde d’un homme d’affaire stressé par son rendez-vous commercial ou subi l’avidité revêche d’une sale bonne femme qui vous poinçonne les reins avec son gros sac pour être la première à s’asseoir, n’a jamais fréquenté le premier cercle de l’enfer. Premier cercle rempli par ailleurs du tchétcheutchétcheutchétcheu des imbéciles heureux qui remuent la tête comme des chiens de voitures au rythme pénible de leurs musiques de dégénérés, oui, je suis de bonne humeur ce matin.

Alors voilà, bon voyage avec la musique, et là t’as le violon crincrin qui commence à te vriller les oreilles avec le temps du muguet, ça y est, t’as le cerveau qui commence à s’écouler, déjà qu’il était pas bien consistant, hein, et l’autre connard qui enchaîne sur cette putain de valse d’André Rieu, là, mais si, vous voyez bien, coin, coin, coincoin, et toi tu commences à supplier pour que ça s’arrête, ouf ça y est, le gars s’arrête, fait sa quête, descend du wagon et laisse sa place à, non c’est pas vrai, non par pitié, pitié, pitié, bon voyage avec la musique, le retour de la momie de Rascar Tepacap qui te joue le condor pasa avec sa putain de flûte de pan à deux millimètres de l’oreille, c’est pas possible, tu va mourir là, tu pries pour que la boule de foudre le ramène vite fait dans sa connerie de pyramide au machu picchu, pitié, pitié, que le grand condor fasse quelque chose.

Sans compter les variantes modernes, genre le rappeur à trois francs qui te balance son flow et sa sono comme une bimbo te projo ses lolos, et à qui tu ferais bien manger son micro, en fin de compte, ou la réfugiée des pays de l’est (Montreuil ou Charenton, genre) qui hulule une chanson de son pays qui doit parler de fleurs et d’enfants perdus, au hasard, de toute façon tu comprends rien, t’es occupé à te coincer la tête dans la porte (malgré le petit lapin) pour essayer de te décapiter et d’arrêter d’entendre cette horreur, bon voyage avec la musique, mais t’appelles ça de la musique, toi ? Parfois, t’as quelqu’un qui chante bien et qui t’émeut. Meuh. Mais c’est rare.
Et pourtant, ça nous est arrivé l’autre jour en famille, pendant qu’on rôdait dans la ligne 6 pour aller manger de la banane plantain. Une chanteuse genre réaliste qui trémolait du Jean Ferrat juste devant nous, histoire de surfer sur la vague formolesque qui a suivi la mort de l’homme qui murmurait aux oreilles des pulls sauvages. Bon, c’était pas sa manière de chanter qui nous émouvait, c’est ce qui est arrivé après. Non, je ne l’ai pas achevé à coup de poussette. On l’a écouté religieusement (du Ferrat !), pasque le Sigmund béait d’admiration devant cette dame qui possédait, tenez vous bien, un micro rien que pour elle, et le micro, faut le savoir, c’est le truc fantastique qui permet de crier, je vous le donne en mille…

Mais n’anticipons pas.
Voilà la dame qui termine son petit tour de chant, et s’apprête à faire la quête (j’ai pas fait de blague sur le mot quête, vous notez, malgré un lourd passif anti-clérical de trublion du catéchisme), et une bonne quête, ça commence par émouvoir le populo, et, bon voilà, dès qu’il s’agit d’émouvoir, allons-y pour les grosses ficelles de la quête (toujours pas de contrepèterie), les petits nenfants, les sales chiards qui tirent les larmes et la maille des parents, là voilà qui, geste inouï, tend son petit micro vers le Sigmund pour tenter de lui faire chanter une souris verte, genre si je fais pas ça les gens vont manquer la quête avec les dangers de sortir trop vite du wagon. Vous pouvez chercher, là.
Est-ce qui s’est passé hein ? Vous croyez qu’il a fait son timide, la violette de parme de la couche remplie ? Je t’en foutrais, tiens. Voilà comment un wagon entier de pauvres péquins qui n’avaient rien demandé à personne s’est entendu hurler dans les oreilles : EST-CE QUE TU NOUNENTENDS ?
Elle a pas gagné grand-chose dans sa quête, du coup.