D'accord, je peux être un père indigne si je veux. D'abord. Sans rigoler, je me fade déjà le petit monstre semi-aquatique, ses giries et toutes les conneries qui vont avec le fait d'avoir un bébé ; alors j'ai le droit de le torturer un chouïa, même si c'est sans m'en rendre compte. Ca dépend un peu comment on considère les gosses, soit comme des êtres humains à part entière, soit comme des biens mobiliers appartenant à leurs parents. Qui c'est qu'a dit des êtres humains ? Ca va pas la tête ou quoi, depuis quand c'est des êtres humains les bébés ? Et pourquoi pas les labradors, aussi. Non, les bébés sont bel et bien des possessions de leurs parents au même titre que la table Ikéa du salon ou le buffet de tata Jeanine. Donc les parents ont le droits d'encaustiquer leurs enfants si ça leur fait plaisir, à condition de ne pas les blesser, ni les maltraiter. Une petite torture de temps en temps, hein, comprenez-moi, ça soulage. Mais de là à encourir la réprobation générale, sans charre, c'est vraiment un abus de pression sociale.

Non pasque bon, j'étais tranquillement en train d'aller porter le petit paquet vagisseur chez sa nounou -la sainte femme- en descendant comme tous les matins la délicieuse rue Montgallet et ses exotiques boutiques. Enfin, pas tous les matins, hein, seulement un matin sur deux, vu qu'on est un couple moderne qui partageons les emmerdes à égalité, sauf faire les impôts c'est trop dur. Enfin, Sigmund, lui, fait le parcours tout les matins, hein, c'est juste mon amour-à-nouveau-travail et moi qui ne faisons qu'un jour sur deux. Enfin, ceci dit les conneries c'est toujours à moi que ça arrive, comme quoi il doit y avoir une loi de Murphy du jour sur deux ou quelque chose comme ça. Enfin. OK, promis j'arrête de dire enfin au début des phrases. Donc. Je descendais paisiblement la rue Montgallet et soudain je ne me sentis plus tiré par les haleurs. Hein, quoi ? OK, j'étais pas bien réveillé et je divaguais légèrement. Mais assez réveillé quand même pour constater les lourds regards de reproche des passants que nous croisions, Sigmund et moi, enfin, moi tout seul vu que Sigmund c'est un bien mobilier, comme la poussette ou le cache-pot en terre cuite ouvragée ramenée par la grand-mère de Sigmund d'un voyage chais pas où, et qui est l'exemple type du genre de meuble qui vole hyper-bien par la fenêtre. Mais je m'égare. Saint-Lazare.

Visiblement, il y avait dans l'accoutrement de Sigmund ou dans son attitude quelque chose qui dérangeait ces braves passants honnêtes qui auraient mieux fait de se mêler de leurs oignons, non mais. Bon, c'est vrai que je l'avais un peu habillé à la va-vite, mais aussi c'est pas ma faute si ce bien mobilier de mes deux n'arrête pas de recroqueviller ses pieds pour empêcher qu'on lui enfile ses chaussures, par ailleurs hors de prix et inutiles, je sais merci. Du coup, c'est vrai que j'avais pas vraiment fait gaffe avec le bonnet sous la capuche, j'l'avais pas bien arrimé aux oreilles et le Sigmund tempétueux, à force de dodelinements du chef, avait réussi à se carrer au raz du nez, le rendant complètement aveugle. Ok, bravo le papa de Sigmund avec Ray Charles dans une poussette. La première fois, j'aurais du être alerté par les battements de pieds soubresautant du gnome dans sa poussette, genre je suis dans la poussette de la mort qui va vers l'abime et je ne vois rien au secours, je vais m'écraser au fond d'un ravin. Mais non patate, je te lève ton bonnet et tout de suite ça va mieux, regarde la jolie carte-mère AS6755-Xview, regarde le joli disque dur externe, arreuh.

Mais les fois suivantes, c'te pomme, moi je faisais exprès de le laisser gigoter à la mort, avec son bonnet au ras des lèvres. Après tout mes parents m'ont bien torturé enfant avec une cagoule surprise qui ne tournait pas au même rythme que ma tête (genre l'ouverture était sur mon oreille), alors pourquoi je pourrais pas jouer légèrement avec mon propre enfant, hein ? Et bien croyez-le ou pas, mais ce sale bâtard de sa race le bonnet profitait de la connivence de tous ces sales batards de leur race les regards désapprobateurs de parents en train de tirer leur chiards vers l'école. Et que je te regarde de travers genre hé pomme à l'eau tu vois pas que ton fils souffre. Mais de quoi je me mêle, hein ? Je comprends pas, ces gens-là, ils avaient des gosses pleins les bras, et ils ne comprennent même pas qu'on ait envie de torturer le bout de chou brocolis qui nous pourrit les nuits ? Mais ils sont payés par l'Internationale des bébés, ou quoi ? Ou va-t-on si l'on ne peut plus torturer son enfant tranquillement.
Du coup je suis obligé de faire ça en privé. Et je l'ai couché ce soir avec son bonnet enfoncé jusqu'à la glotte. Mais c'est con parce qu'il dort. Et quand il dort, il dort, cet espèce d'avorton de bien mobilier malheureusement incessible. La vie est vraiment mal faite.