L'autre gigoteur, là, faut le contenir. Sur la table à langer, c'est le feu d'artifice continu du gigotage de compétition, genre artiste du cirque de Pékin sous graves amphétamines. Les pieds tanqués dans la serviette éponge, les mains agrippées à tout ce qui passe, le corps arqué comme je sais pas moi par exemple un bébé baveur qui aurait mis les doigts dans une prise mal fixée, le Sigmund nous fait des contorsions qui rendent difficiles des tas de petites choses comme l'habiller ou lui mettre une couche (enfin, pas dans cette ordre, hein, quand même ça fait au moins deux mois que je ne fais plus cette erreur de débutant). Oui, c'est ça, exactement, des contorsions limite épileptique qu'il nous fait cet espèce d'avorton, genre lombric qui vient de traverser la fosse sceptique d'une boite de nuit branchée après une descente de police. Et rien à faire pour le calmer, hein, c'est juste qu'il montre sa joie de réussir un double saut carpé du lapin sous les sun light de la salle de bain, l'est trop content le bébé, il finira artiste de cirque comme sa mère au lieu d'exercer un métier honorable, rémunérateur et très peu salissant comme son père.

Si, quand même. Y'a un truc qui le calme, c'est le rasoir. Oh ça va, faites pas les effarés, laissez-moi expliquer quoi, vous regardez trop les affiches de film de Tim Burton, vous, je parle pas de lui sectionner la margoulette au rasoir coupe-chou que rien qu'à le regarder t'as déjà deux entailles sur les mains tellement y coupe. Non, non, je parle de mon vieux rasoir électrique tout pourri que c'est même pas des têtes rototo-tatives ou un truc à éjaculation de savon, là, non juste un rasoir à grille premier prix qui rase de tellement près que des fois on dirait qu'il me recolle les poils de la veille. Sigmund adore le bruit de ce rasoir, faut voir comme, et reste scotché quand la machine démarre avec son bruit inénarrable de moutrice moudureuse machine à moudre le café. Faut dire que la disposition de la salle de bains s'y prête, on a mis la table à langer en travers suivant les préceptes de Sainte-Angel-du-canon-à-caca (merci, encore merci), donc le Sigmund a les fesses vers la baignoire et la tête vers la glace ousqu'on se mire en se rasant (c'est mieux). Et en levant les yeux, le petit gnome découvre donc la figure de son père en train de se raser, les cheveux en paquets, les yeux en trou de pine, la gueule de travers et l'humeur à l'avenant. Spectacle pas vraiment fascinant, on en conviendra. Sauf que, sauf que, y'a le rasoir.

Et le rasoir et son bruit de tondeuse à gazon en train de découper une taupe innocente, ben ça le fascine le Sigmund, je serai bien en peine de deviner pourquoi. Je me demande ce qui lui passe par la tête, à contempler ainsi son père avec ses billes rondes, pas effrayé, pas agité, juste vaguement interrogatif, hypnotisé par les va-et-vient du rasoir noir sur mes joues bouffies par l'alcool et les soucis. Il doit se demander pourquoi je me coupe une partie de la tête chaque matin, sans doute que j'ai fait une grosse boulette et je suis puni, genre j'ai pas fini mon biberon ou bien j'ai craché un gros mollard aux brocolis sur les genoux de la nounou. Chais pas. Ou alors la vibration lui rappelle quelque chose d'agréable. Mais y'a pas de trucs qui vibrent comme ça à la maison, à part les trucs de maman qu'il risque pas de voir. Hum. Ou alors c'est des souvenirs intra-utero. Re-Hum. Peut-être ça lui rappelle le hachoir du babiquouque au gremlin, genre c'est bientôt l'heure de la purée courgette-fève-cèleri et après miam-miam-miam, c'est petit suisse à l'abricot. Mais bon, ça me semble un peu tiré par les cheveux. Peut-être au contraire s'étonne-t-il parce que le bruit est complètement nouveau pour lui. Mais bon ça fait des mois que ça le scotche, alors, et les autres nouveaux bruits ne l'intéressent pas forcément autant.

C'est bizarre quand même un bébé amoureux d'un rasoir, non ?