Avant Sigmund, on avait une vie, mon amour-démissionnaire et moi. On sortait pour aller voir des gens, manger des trucs rigolos, boire des cocktails extravagants et participer à des soirées hyper-fun hype de la mort, genre bande de (plus tout) jeunes cools qui font du tapage mais on a mis un mot dans la cage d'escalier pour prévenir. De cette époque révolue, définitivement terminée et finalement pas si regrettée, je garde le souvenir précis de ce moment terrible où dans l'ambiance chaleureuse et alcoolisée du plus fort de la soirée un quelconque copain de relation brandissait tout à trac l'objet maudit avec les mimiques crétines de l'imbécile qui est persuadé de faire partager à ses contemporains une miette essentielle de son génie enfin révélé. Le djembé, ce briseur d'atmosphère de convivialité d'ambiance de couilles. le djembé est à une soirée ce que l'iceberg est au Titanic. Quand le pénible sort le djembé de son sac en tissu africain fabriqué en chine, vous pouvez entonner plus près de toi mon dieu, de toute façon votre moral va couler dans une eau noire et glacée. Le joueur de djembé est un être vil. Et sans aucun doute, il devait être un bébé particulièrement fourbe.

Et je n'utilise pas le mot fourbe au hasard. Il se trouve que je vis avec un paragon de fourbitude (je ne sais pas si je vous l'ai dit ? Il s'appelle Sigmund) qui se trouve être un bébé. Et pas n'importe quel bébé, hein. Un bébé joueur de djembé.
Je vous laisse digérer la nouvelle, je sais c'est dur à avaler. C'est encore plus dur à entendre. Récapitulons les faits.
Comme tous les couillons de bébé, Sigmund présente une forte aptitude à prendre tout ce qui lui passe sous la main pour en marteler la table devant laquelle il est assis. Genre une fourchette en métal. Tous les parents débutants l'apprennent à leurs dépens : si tu veux un p'tit dèj tranquille, t'as intérêt à filer le jouet en caoutchouc plutôt que celui en plastique à ton crétin de môme, pasque sinon il va te bourriner les oreilles, ça va un peu te gâcher ton café-croissant-calamar à l'escabèche. Le seul moment de répit, si on peut dire, c'est quand il tape à coté de la table et que le joujou tombe par terre, mais bon faut le ramasser. Sigmund joue avec nous un peu comme avec des chiens, je jette tu vas chercher, c'est mignon tout plein, le jour où je lui ferai bouffer sa putain de girafe parce qu'il l'aura envoyé par terre sept-cent cinquante sept fois, tout le monde me tombera dessus en disant que je suis un monstre (mais je m'en fous je serai un monstre nullipare). Le Sigmund excelle à ce jeu du casse-couille matinal, grâce à un splendide hochet en plastique très dur, contenant des billes et entouré d'anneaux, quand il tape sur la table, ça produit exactement le bruit d'un shrapnel éclatant à cinquante centimètres de ton oreille, avec une touche de serpent à sonnettes t'avertissant que non décidément, il ne peut pas accepter que tu aies enfilé ton pantalon sans regarder qui il y avait dedans.

Cette manie des bébés de taper rythmiquement sur les objets est très irritante, il faut donc s'en protéger, moi j'ai collé du bulgom sur toutes les surfaces planes de la maison, mais si voyons, le bulgom vous voyez ce que c'est, c'est cette matière rigolote que Tata Jeannine met sous la nappe pour protéger la plateau de sa belle table en merisier du bengale. Mais si, vous voyez bien, ce truc ousque les verres tiennent jamais dessus, ce truc avec les petits losanges là, ce truc trop moche. Ben voilà. Mais trêve de considérations décoratives, on s'en tape du bulgom et de tata Jeannine et du merisier du bengale que ça existe même pas.
Sigmund tape donc sur tout ce qui passe, et essentiellement sur nos systèmes.

Hier soir pourtant, il a franchi un cap. Assis tranquillement sur son tapis de jeu royalement posé au milieu du salon, babillant comme seul un bébé humain sait babiller (un genre de bruit mouillé ressemblant à s'y méprendre au bruit d'une loutre pétant dans les algues), le petit Sigmund a eu une idée géniale. En fin, géniale pour lui, s'entend. Saisissant d'une main la boite en fer de panetonne qui lui sert à ranger ses jouets (oui, je sais. Mais moi j'aime bien le panetonne pour mettre sous la danette au chocolat du dessert, alors on a plein de boîtes en fer à la maison, c'est comme ça) et de l'autre main sa pauvre girafe en caoutchouc (je dis pauvre mais cette girafe n'a pas sentiments particuliers ni de sensations éventuelles, ce n'est qu'un bout de caoutchouc, rien de plus qu'un préservatif, et même encore moins quand on pense à la somme d'ennui que peut vous éviter un solide préservatif, hélas) et s'est mis à tambouriner joyeusement, à marteler son gong improvisé, à nous jouer le grand air du bonze himalayen ayant abusé de l'alcool de yack, et que je tape, et que je tape à m'en faire vibrer les cheveux sur la tête, à m'en faire sortir les dents, à m'en faire produire quinze litres de caca au brocolis dans ma couche surgonflée. Extatique, le Sigmund.
Et nous, atterrés, réalisant qu'on a un mini-joueur de djembé de soixante-dix centimètres de haut à la maison.