Un des problèmes majeurs de ces gros couillons de bébés, c'est qu'ils sont totalement incapables de se déplacer seuls, et qu'il faut les trimballer à longueur de journée. Totalement incapables ? Mouais, c'est pas sûr d'ailleurs, si ça se trouve ils savent très bien marcher et ricanent dans leurs barbes de nous forcer à les porter (enfin, dans leurs barbes c'est vite dit, hein, plutôt dans leurs joues). Si ça se trouve, tout le monde se fait enfumer depuis des siècles par ces casse-bonbons patentés, et dans les clubs-houses de bébés, autour d'un bon cigare et d'un verre de single malt cask strenght, les moqueries se déchaînent à l'endroit des pauvres êtres abusés que nous sommes. Je préfère ne pas imaginer tout ce qui doit se dire à ces sauteries, avant que le serveur remette une tournée générale de biberons ("avec un nuage de lait pour moi, James, ah ah non je déconne"). Bon, passons. Pour la tranquillité d'esprit de tout le monde, mettons que les bébés ne savent vraiment pas marcher. Mettons. Admettons, même. Même si le doute peut nous tarauder comme une dent fraîchement éclose taraude l'innocent doigt boudiné d'un père désinvolte laissant traîner sa main trop près de la bouche carnassière de son rejeton fourbe et bavouillant.

Donc les petits bébés faut se les trimballer aux bras. Tant qu'ils sont petits tout juste sortis de la maternité, frais éclos (enfin frais, faut quand même voir la gueule après l'accouchement, on dirait un peu des oeufs au plat ratés, hein) ça va encore, trois kilos c'est pas le bout du monde, trois boites de petits pois aux jeunes carottes c'est un classique, c'est pas lourd. Ou bien trois pots familiaux de rillettes, moi je les porte tous les jours pour mon quatre heures du matin (vers onze heures en fait, c'est là que je fais ma crise d'hypoglycémie hébituelle, ou plutôt d'hyporillettemie, me faut d'urgence un truc quelconque fourré aux rillettes, tiens passe-moi ton croissant aux amandes, toi, ça fera l'affaire). Franchement trois kilos c'est tout petit, le bébé même bien emballé dans sa couche intégrale c'est pas plus lourd que les trois boites de raviolis (et il a la même couleur, en plus) que t'as dans ton filet écolo qui remplace les sacs plastiques et qui te donne cette touche inimitable quand tu vas faire tes courses, genre tu es limite cabas écossais. C'est pas plus lourd, la preuve c'est que si tu mets le bébé dans le filet et ben tu vois pas la différence (sauf si tu oublies d'enlever les boites de raviolis), d'ailleurs comment que vous croyez que j'ai ramené le Sigmund de la maternité, hein ? Dans le filet, avec le dernier playboy et trois poireaux.

Non, les choses se compliquent quand le frétillant petit gardon qui te pourrit la vie commence à prendre du poids à force d'épuiser tes finances à coups de boites de lait dispendieuses (et même de brocolis maintenant, non mais vous savez combien ça coute les brocolis de nos jours, ils sont plaqués or ou quoi les brocolis, j'en reviens pas). Un bébé normalement constitué suit ce que les spécialistes appellent la courbe de prise de poids, et que les parents appellent la courbe de pétage de dos. En quelques mois (à peine, mais ça paraît beaucoup plus long vu de l'intérieur, c'est la théorie de la relativité appliquée à mon bébé qui fait pas ses nuits mais qui fait ses dents, 'culé), les trois boites de haricots verts extra-fin rangés à la main avec amour par des esclaves lascifs (en fait des ouvriers clandestins avec des grosses moustaches) se transforment en une barquette familiale de dix kilos de merguez, odeur comprise quand tu déballes le tout. Le gentil petit bébé casse-burnes s'est mué en gros boulet casse-dos. Avant tu faisais son fiérot avec le sale chiard sur un un seul de tes bras, genre matez mon avant-bras musclé sur lequel repose la chair de ma chair (à saucisse), et boum six mois après il te faut les deux bras pour retenir le paquet sinon il s'écrase lamentablement sur le parquet ciré plein de poussière (j'ai pas le temps pour le ménage) ou sur le carrelage luisant plein de tâches (puisque je vous dis que j'ai pas le temps), et alors là bonjour l'engueulade de la maman pasque tu as abîmé les beaux vêtements qu'elle avait trouvé chez Youkaïdi ou Adjudant-Majorque (regarde, ils sont pleins de sang maintenant, c'est hyper-dur à ravoir).

Et donc voilà, on pourrait croire que se fader le Sigmund de dix kilos couche comprise ça serait bon pour la santé, à force de se baisser pour le sortir du lit, de la poussette, du divan, du tapis d'éveil et de se rebaisser pour le déposer dans la poubelle (et se rebaisser ensuite pour le récupérer quand tu t'es fait gauler par la maman, caramba encore raté), mais non. C'est pas bon du tout pour la santé, c'est très très mauvais pour la colonne vertébrale des vertèbres. Et pour les muscles du dos. Et pour les côtes (j'ai mal aux côtes, putain, c'est pas croyable). Et pour les genoux. Et pour les choux (aka les brocolis). Et pour les poux, les hiboux, les cailloux je sais pas, mais pour les bijoux (de famille), là c'est sûr c'est dangereux, rien de plus dangereux qu'un bébé au bras qui agite ses petits pieds du trente-sept, aïe. Les bébés, c'est le Waterloo de la tranquillité dorsale. Les bébés, c'est des machines infernales à te filer des lumbagos ou des hernies discales (en plus faut voir le genre de musique qu'ils aiment, alors se faire une hernie à cause d'un disque de comptines ça craint quand même).
Et le Sigmund plein de dents, je commence à en avoir aussi plein le dos.