On a été trop forts, je vous le dit. On se tenait la main dans le lit en gigotant convulsivement, mais on a été très forts. Quatre heures du matin, pas de risque que ce con de réveil ne me glougloute sa sonnerie dans les oreilles. Pas un bruit. Enfin, pas un bruit habituel de la nuit mais plutôt un seul bruit. Le seul bruit dans l'appart, l'étage, la résidence, c'est le petit Sigmund qui s'est réveillé comme à son habitude et qui ne comprend pas pourquoi un de ses deux couillons de parents ne vient pas le réconforter et plus vite que ça. Bonjour la sirène. Pas celle qui attire Ulysse, celle des bombardements sur Londres ou Dresde. Du bon gros volume bien puissant qui fait vibrer la cloison, décroche les tableaux et découd tous les fils de la couette. Mais pourquoi qu'il pleure comme ça ce sale bébé, hein ? Pasqu'on y va pas. Ben oui, quoi, nous on l'a laissé pleurer comme prescrit.

Ouais pasque bon on s'est fait remonter les bretelles vu qu'on se levait pour aller voir. La pédiatre elle nous a rit au nez, quoi vous vous levez, vous êtes vraiment trop cons. C'est plutôt vous qui devez prendre du zymaduo vu qu'il y a visiblement du mou dans la corde à noeud. On a le plafond qui tombe à ce que je vois, la comprenette qui vire à la semoule trop cuite. Trop bons, trop cons. Pourtant j'essayais de me rappeler qu'elle était sans doute de mèche avec Sigmund, mais impossible de comprendre à quoi elle jouait la Sherlock Holmes du cul pelé, là. Elle continuait à nous pourrir la gueule. Quoi vous vous levez la nuit ? Mais vous avez rien compris. Faut vous faire opérer du cerveau, encore Madame je comprends tout le monde sait que la moitié de vos neurones sont partis dans le bébé mais vous Monsieur vous m'avez pas l'air trop pas normal comme ça quand je vous regarde à part votre slip enfilé sur votre pantalon et vos cheveux coupés par un coiffeur militaire sous trip hippie au LSD. Faut pas vous lever, que je vous dit.

Bon on s'est pas levés, hein. On était sereins, hein, décidés à pas y aller pendant qu'il s'étouffait dans son vomi où je ne sais quoi. Se-reins. C'était pas comme si j'imaginais des trucs horribles en train d'arriver. Pas du tout. Ce bruit là, c'est pas le jouet en peluche qui est en train de s'enfoncer dans sa gorge ? Ce craquement, là, c'est pas son pied qui est coincé entre deux barreaux ? Le barreau craque ? Les deux barreaux craquent ? Le fémur craque ? Et ces râles, là, c'est pasqu'il a bouffé la bourre de sa turbulette ou c'est moi qui me fait des idées ? Et ce cri, là, bordel c'est quoi ? Jamais entendu, ça. On dirait la clenche de la fenêtre juste avant le bruit horrible, le craquement c'est peut-être le volet ? Mais il y a un bruit de reptation, non ? Mon amour, je crois qu'il y a un ptérodactyle dans la chambre du petit, je peux aller voir ? Non. Forts, sereins, on a dit. Forts, tranquilles. Forts, inflexibles. Forts, boyards. Pas bouger, pas allumer, pas aller voir. Et comment je vais remplir le bloug moi si un ptérodactyle mange le petit ? Hein, tu y as pensé à ça ? Comment-ça ferme-là il va t'entendre ? Ca m'étonnerait qu'il entende quelque chose avec ses oreilles arrachés par des crocs tranchants, d'abord. Combien de temps passé ? Ben là ça fait deux minutes.

En tout il a fallu dix-huit minutes pour qu'il se rendorme. Pour moi évidemment c'est rapé pour la nuit. La preuve, j'suis là comme un couillon à quatre heures dix huit du matin à taper sur cet ordin, après avoir rebordé le petit monstre et jeté le ptérodactyle dans les chiottes. Qu'est-ce que pourrais bien faire, tiens ? Qu'est-ce que ça donne pterodactyle sur google ? Oah, ooh, aaah, qu'est ce que c'est chouette. Hum. C'est nul ouais. Et l'autre patate qui ronfle tranquillement maintenant. Et mon amour-à-résistance-maternelle-surhumaine qui a replongé dans un sommeil profond comme la fosse des mariannes (celle où on jette les vieilles mariannes décrépites, notamment Brigitte Bardot qui n'a plus aucun intérêt). Et si je cherche "pterodactyle marianne" ? Ah tiens, c'est encore plus nul.
Paraît qu'au bout de trois nuits il aura compris. Ben moi au bout de trois nuits je sais pas dans quel état je serai, honnêtement.
Ni les voisins.