Avant l'arrivée du boulet, on avait l'habitude, mon amour-à-bidon-kinésithérapeuté et moi, de profiter du beau bitume parisien pour faire de grandes ballades au hasard. Evidemment le bébé Sigmund là-dedans, bon, chais pas si vous avez remarqué, mais les bébés y marchent pas à la naissance, c'est des vrais boulets (c'est pour ça qu'on l'appelle le boulet), impossible de les convaincre de faire la moindre petite promenade sur les boulevards. On dira ce qu'on veut, mais moi je trouve que les bébés c'est feignasses et compagnie, quand même, une petite marche ça n'a jamais tué personne. Non, l'autre plomb là, faut toujours le trimballer, heureusement y'a la poussette (sauf dans le RER) et le truc porte-bébé qu'on s'accroche aux épaules et vogue la galère, tu peux te promener avec ton boulet. Et justement, hier, on s'est tapé la petite promenade sous un soleil de plomb, juste comme on aime, la promenade où tu reviens avec ta langue dans ta poche collée au palais pour siroter peinard un bon diabolo-menthe à la fin qu'il y a rien de meilleur quand c'est que t'a soif.

Comment on est globalement des parents prévoyants (sauf peut-être pour le coup d'avoir Sigmund, si j'avais pu prévoir, hum, bon) on avait tout prévu pour que le boulet ne nous fasse pas un caca nerveux au milieu de nulle part genre t'as aucun endroit pour t'asseoir pour lui filer son biberon ou le changer au cas où c'est pas seulement nerveux. On avait amené la poussette, le porte-bébé multi-réglable, de quoi le changer, le nourrir, l'amuser, le distraire, le torcher, le vendre, lui faire faire des tours de magie, etc. Bon c'était un peu encombrant, mais on s'habitue à marcher en tirant la remorque, c'est fastoche. Le plus rigolo, c'est quand les passants te voient débarquer avec ta poussette vide (enfin vide de bébé, hein, pasque sinon on y avait amassé tout le foutoir bordélique, les quinze tonnes de couches et le bidon de cinquante litres de lait, au cas où) et le Sigmund engoncé dan son porte-bébé ousqu'il a les bras et les jambes qui pendent lamentablement.

Bon en tout cas on avait la cote avec les petites mamies, j'ai remarqué. Ah ouais, alors là, pas croyable. Sur les deux-mille quatre-cents quatre vingt treize mamies qu'on a croisé pendant notre périple (qui nous a amené de la Motte-piquet à la Nation), pas une n'a manqué de zyeuter le Sigmund et d'y aller de son petit sourire bavocheux, et deci delà de son commentaire élogieux sur la qualité visible de notre rejeton couvert de crème solaire. Visiblement, les petits bébés ça autruche nandou émeut les mamies. Ah mince, on me signale en régie que la blague de l'émeu je l'ai déjà faite. Désolé. Bon donc les petits bébés ça ornithorynque drôlement les mamies. Ou alors c'est qu'on était parfaitement ridicule avec le lange qu'on avait posé sur le dessus du porte-bébé pour pas que le Sigmund y se bronze le dessus du crâne, franchement on aurait dit que je trimballais Casper le fantôme. Mais bon. Non. Sinon les papies y auraient rigolé aussi, alors que là rien à foutre. Juste les mamies. Enamourées de cromignonitude, les mamies. Dingue.

Moi j'y vois la preuve de la différence fondamentale entre les hommes et les femmes, sans charre. Non pasque les mamies, ça se voyait que les pattes pendantes du Sigmund, ça les renvoyait à leur jeunesse enfuie, peut-être à leurs propres boulets de quand elles supportaient stoïquement les crises de décharges du petit Maurice (ou Robert, enfin, un prénom de l'époque) que franchement y pleurait comme un sagoulin, c'était l'enfer, mais qu'est-ce qu'il était cromeugnon. Alors que le papi, lui, y s'inquiète surtout de savoir si le petit sagoulin y va lui rendre les dix mille balles qu'il lui a prêté un jour de faiblesse. Et que s'il avait su, le sagoulin y l'aurait noyé à la naissance. Brèfle. Mais non, les mamies, pour elles c'était tout sucre et tout miel l'époque de cette prime enfance de leurs morpions, hein, ça se voyait, j'te jure. Limite on se serait plaint à haute voix, et elles nous auraient toutes proposé de nous l'embarquer pour s'en occuper. Pour refaire une boucle, recommencer un cycle. Ouais, c'est ça la grande différence entre les femmes et les hommes : les femmes pensent en cycles (je ne saurais affirmer qu'il y a lien avec le cycle infernal des ragnagnas) alors que les hommes sont visionnaires et capables de prévoir à plus long terme, notamment le retour du tour de france l'année prochaine (puisqu'on parle de cycles). Ah ah. Bon sang mais c'est bien sûr.

Oui, en même temps quand t'es une papi ou une mamie, ben vaut penser cycle que long terme, hein. Peut être qu'un bébé et ben ça te rapproche de la mort, et qu'il vaut mieux penser au recommencement qu'à la fin. Moi-même l'arrivée du Sigmund m'a filé un sacré coup derrière la cafetière, en mettant fin brutalement à une adolescence nettement trop prolongée sous certains aspects (en tout cas je risque pas d'enlever ce poster de Metallica des toilettes, ça c'est niet, niet tu m'entends mon amour-à- bidon-anti-hard-rock ?). Mais on s'en fout, j'en parlerai une autre fois. Brèfle. Les mamies, je te jure, ben le Sigmund c'était leur petit bonheur de la journée. Et les papis, ben je leur faisais un petit clin d'oeil complice histoire de les décontracter de l'ulcère, qu'ils perdent pas leur après-midi.
Genre, on était contents de marcher à nouveau sous le soleil avec notre boulet sous le bras.