Ouais bon, la fièvre du soir tout court d'ailleurs. Chais pas ce qu'il a, moi, ce gamin, mais y commence à me les briser menu après les avoir roulés dans une feuille de papier de verre. Genre. Non pasque depuis quelques jours, il nous fait le jeu de la grande corrida du soir que le plus gros chagrin de la terre limite épileptique c'est lui qu'il l'a à cause de ses foutus parents qui ne savent même pas s'occuper de lui. Ou un truc comme ça, pas bien défini. Le scénario est identique chaque jour : monsieur le bébé charmant te dispense des risettes toute la journée et quand vient l'heure fatale, part dans une crise de pleurs, de hurlements et de clameurs telle que l'on dirait que nous hébergeons un collège de chats affamés à qui nous couperions un centimètre de queue chaque jour (ouais bon, j'avoue que je sais pas quel bruit ça ferait, hein, mais je suppose que ça ferait du raffut, vu que les chats c'est chochotte et compagnie, et les chatons même pas cromeugnon, juste cronul, bref, on s'en fout des chatons). Ouais donc, c'est l'exorciste à la maison tous les soirs. Le truc incroyable.

Juste quand je rentre à la maison, d'ailleurs. Ben tiens. Ah ah ah, le petit fourbe. Juste quand la seule chose à laquelle j'aspire est d'enlever mes godasses et de me servir un bon cocktail glacé, le voilà-t-y pas qui nous tympanise les martans, euh non, martyrise les tympans. Non mais si ça c'est pas planifié à l'avance par la grande internationale des bébés briseurs de roustons, je sais pas ce qu'il vous faut. J'ai bien cherché mais j'ai pas trouvé l'émetteur radio avec lequel il communique avec sa base : allô, ouais, ok, rogers pour la big scène des larmes ? Ok, rogers, the previsible maximum emmerdement is nominal (y parlent en anglais dans la grande conspiration des bébés), well you canne go et donte forgette the bizarre nouveau little cri of kitten égorgé. Rogers la base, I got you babe, I begin, salut Roger at the prochaine.
Et voilà c'est parti, ça hoquette, ça hurle, ça se calme cinq minutes avec des grands yeux clairs innocents et puis ça repart, vas-y mon gars, tu sais pas quoi faire hein ? T'as l'air d'une poule qu'a trouvé un couteau ? Comment que tu gères, hein ? Tu paniques ? Ok, nominal, target atteinte.

Non mais c'est pas une vraie engeance, ces bébés ? Qu'est-ce qu'il veut, hein ? Nous mettre minables pour nous faire croire qu'on est des mauvais parents ? Pourtant, on a fait la check-list des trucs de bébé à vérifier. Besoin tyrannique d'un biberon : fait, le petit pète-couilles a mangé tout son content du bon lait fabriqué à la main avec amour par sa mère (quatre louches de lait en poudre, de l'eau du robinet et hop ça fait la rue michel). Décamotage des fesses : fait, le petit brise-bonbons a une couche propre pour remplacer celle qu'il a si élégamment remplie d'urine odorante. Câlin rassurant pour bébés en manque de contact : fait, le petit casse-boules est câliné, bisouillé, rassuré, chantonnisé à force de berceuses toutes plus originales les unes que les autres (l'internationale à deux voix, c'est pas de la balle, ça ?). Apaisement des coliques par une des mille méthodes efficaces : fait, le petit agace-roupettes n'a pas de coliques sur ce coup-ci, il ne lève pas ses jambes et ne crispe pas ses poings genre une tortue malade (bon ok, pas les poings, sauf peut-être les tortues Ninja) comme quand c'est c'est qu'il a mal. Hein, bon, la voilà ta check-list, on a tout bon, alors pourquoi tu pleures, dis ? Y'a un truc qui te pique ? Un truc qui te serre ? Hein, quoi que t'as, bébé de la mort ?

Nân, mais me dit pas que c'est déjà la nostalgie des cigales ! Deux jours qu'on est revenu, et déjà. La chaleur lui manque à ce loupiot. Et pas seulement celle de la Provence surchauffée de sève de pin, de roches chaudes et de lavande douce. Celle des grands-parents aussi, c'est sûr, les chansons de la grand-mère au bain, l'épaule du grand-père pour dormir. Ah ouais, je ne vois que cette explication. Après tout j'suis dans le même état, la chaleur me manque tellement que je fais ma crise au boulot chaque jour, le matin, je crie je pleure, je refuse de bosser, j'suis inconsolable, on me paye des cafés, on m'invite à manger mais rien n'y fait. Ah ben c'est ça. Je comprends tout.
Il est drôlement futé, ce petit boulet.